Vittorio Percolla. Utopia dell’archivista, collage, 2016.
Vittorio Percolla. Utopia dell’archivista, collage, 2016.
PDF

Ce distique de «Palme», à la fin de Charmes de Paul Valéry, peut être tenu pour le point culminant d’un poème consacré, comme tant d’autres dans la poésie française depuis Baudelaire, à la poésie elle-même. Charmes, au moment où il paraît comme recueil, comporte une organisation et un développement; la poésie en est le terme, le fruit, mais non le but: la tentation de l’esthétisme a été surmontée après la «nuit de Gênes» de 1892. Car toute l’œuvre de Valéry concerne l’intelligence sollicitée de se connaître ou, dit plus clairement, une interrogation sur la nature de la conscience. Après les trois écrits en prose tentant la construction d’une conscience absolue, Charmes a été lu comme décrivant les étapes de l’inspiration – que la réflexion veut scruter à fond – depuis l’idée première jusqu’à la contemplation du poème terminé et parfait. Il faut toutefois corriger cette lecture, qui pourrait être jugée trop intellectualiste, par ce que le poète dit lui-même dans Variété, précisément au sujet de ce poème: la poésie ne communique pas des notions déterminées. Par opposition au fond unique auquel la prose est liée, «c’est ici la forme unique qui ordonne et survit. C’est le son, c’est le rythme, ce sont les rapprochements ou leurs influences mutuelles qui dominent» aux dépens du sens défini et certain.
Voici, selon Émilie Noulet, les étapes de la progression dans Charmes, correspondant à autant de poèmes. Lutte de l’âme, principe spirituel, affronté à certains obstacles; l’âme libérée se regarde et s’aime, s’étonne d’elle-même; sûre de son essence, se sachant esprit, elle risque la démesure et en est punie; devant la beauté de l’univers, elle choisit de s’enfoncer en elle-même ; encore non créée, l’œuvre attend; la force de l’âme est créatrice, elle veut conquérir l’expression moyennant un combat, et c’est la phrase décisive: «Bonheur des Hommes, saint LANGAGE»; à partir du premier vers, qui est donné, il faut composer le second; à l’œuvre inachevée, succède le travail systématique: l’intuition se transforme en connaissance; mais parce que l’être humain est fait d’une certaine manière, l’idée devient sensation, l’imagination s’empare du projet et elle offre à la pensée le truchement des images; la pensée se cherche à exister dans un poème (et parfois doit céder à l’instinct); le poète peut chanter sa gloire intime. «Et voici enfin, dressée sur le piédestal de tant de poèmes, l’image de l’œuvre accomplie, Palme, apaisement des luttes, tranquille accord du pouvoir créateur et des forces contraires. L’âme a donné son fruit». Charmes est donc l’histoire des poèmes débutant avec Aurore et s’achevant avec Palme: ils furent, à l’origine, un seul poème.
Ce qui va faire l’objet de la célébration, c’est la palme portant son fruit, allégorie du poème. D’emblée un appel se fait entendre, dans la simplicité des jours, qui énonce un thème majeur, une condition de la fécondité: le calme.

De sa grâce redoutable
Voilant à peine l’éclat,
Un ange met sur ma table
Le pain tendre, le lait plat;
– Il me fait de la paupière
Le signe d’une prière
Qui parle à ma vision:
Calme, calme, reste calme!
Connais le poids d’une palme
Portant sa profusion!

Commencent aussi à retenir notre attention les mots soulignant le mystère, la magie (au sens ancien du mot charme), la valeur infinie de ce mûrissement et de son terme: grâce redoutable, ange, éclat. D’autres viendront dans les strophes suivantes: digne [de] la seule main des dieux, voix impérissable, miracle, divine durée, espérance éternelle… Toutefois l’alchimie mystérieuse doit advenir dans un équilibre qui n’est pas l’envol de la transcendance ou du spirituel pur: la palme «Départage sans mystère / L’attirance de la terre / et le poids du firmament!» Au calme répond, dans la troisième strophe, le jeu de simuler «d’une sibylle / La sagesse et le sommeil», et déjà une insistance sur le temps: «L’antique palme ne se lasse / Des appels ni des adieux …»; ce temps qui revient en force dans la strophe suivante: «Chaque jour qui luit encore / Lui compose un peu de miel. / Sa douceur est mesurée / Par la divine durée / Qui ne compte pas les jours.» Il y faudra aussi la constance dans l’épreuve («[…] l’adorable rigueur / Malgré les larmes n’opère / Que sous ombre de longueur») et la conscience du travail obscur («Ces jours qui te semblent vides / Et perdus pour l’univers / Ont des racines avides / Qui travaillent les déserts.»
Alors s’énonce l’expression la plus haute de l’attitude spirituelle que demande l’aboutissement, avec le double distique qui dit le sommet de l’attente et le basculement vers la venue du fruit:

Patience, patience,
Patience dans l’azur!
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr!
Viendra l’heureuse surprise:
Une colombe, la brise,
L’ébranlement le plus doux,
Une femme qui s’appuie
Feront tomber cette pluie
Où l’on se jette à genoux!

Le retour à la simplicité initiale rappelle que c’est ici et maintenant que la merveille, toujours inattendue malgré les exigences et les préparations, advient, si précieux soit son «or léger», si «impérissable» soit sa «voix». Et, pour terminer, la figure du poète lui-même est appelée par l’image de la palme qui retrouve sa flexibilité: «Tu n’as pas perdu ces heures / Si légère tu demeures / Après ces beaux abandons; / Pareille à celui qui pense / Et dont l’âme se dépense / À s’accroître de ses dons»: l’esprit s’augmente de ce qu’il partage. C’est la fin d’un poème, celle aussi du recueil entier.
Après ces beaux vers, qui font culminer dans l’attente et le silence patients les dispositions spirituelles, le climat intérieur où surgit la parole de poésie, est-il permis, dans la même ligne mais en quittant Paul Valéry, de suggérer en quelques mots d’autres rapports entre parole et silence dans le poème ? S’il y a un silence aphasique, celui du monde instinctuel en nous, en attente de la parole qui seule peut délivrer; s’il y a une parole qui découvre et nomme, soi et le monde; n’y a-t-il pas aussi un silence au-delà de la parole, nourri, orienté par elle: celui qui s’avance vers l’infini, l’ineffable dont il n’y pas de parole mais qui comble et, pour certains, répond? Celui qu’évoquent les mystiques, mais qu’ont aussi affronté et tenté de dire des poètes comme Giacomo Leopardi («L’infinito») et Yves Bonnefoy (la fin de «Dans le leurre du seuil»)? Ou encore: n’y a-t-il pas, précieux entre tous, ce «silence dans la parole» que disait André Du Bouchet, fruit à la fois d’un souci impitoyable de vérité et des nécessaires retranchements qui donnent à celle-ci son poids d’authenticité et de vénusté? Proust ne nous a-t-il pas appris, dans Le Temps retrouvé, que c’est le consentement au sacrifice qui fait la beauté de l’œuvre et condamne, s’il se dérobe, l’interminable cortège des bavardages?

Scheda biobibliografica

Jean-Pierre Jossua, domenicano, già rettore della Facoltà teologica di Le Saulchoir, è fondatore e massimo rappresentante della teologia letteraria. Ha pubblicato circa quaranta opere, tra le quali la monumentale Histoire religeuse de l’expérience littéraire. I suoi diari sono usciti in gran parte presso le Éditions du Cerf. In italiano sono stati tradotti La letteratura e l’inquietudine dell’assoluto (Diabasis, 2005), Se il tuo cuore crede (Il pozzo di Giacobbe, 2010) e Brevi nuove del cielo e della terra (San Paolo, 2017).